DANGEROUS ANIMALS
Review par Simon.G
Après l’année 1975, l’industrie cinématographique a été profondément influencé par un genre de films à gros budgets, avec des vedettes à l’affiche et beaucoup de publicité. La naissance du blockbuster est parallèlement lié à celle du film de requins, avec Jaws de ce cher Steven Spielberg. Son film allait donner l’impulsion de toute une franchise mais également d’un tout nouveau genre de films. Depuis lors, il n’y a pas eu une seule année sans que la période estivale voit sa programmation peuplée par ces fameuses créatures marines, qui fascinent les gens autant qu’elles les effraient. Si les attaques de requins sont rares1 dans le monde (à peine une cinquantaine d’accidents pour quatre morts2 en 2024), le cinéma confère volontairement un aspect beaucoup plus spectaculaire à ces poissons que dans la réalité. La production de films de requins est estimé à presque 200 depuis une cinquantaine d’années3 et ce, sans compter les autres films de poissons tueurs qui ont aussi eu droit à leurs propres métrages (la lamproie, les sangsues, les crocodiles, les calmars, les serpents, etc.)
Forcément, il est bien rare de trouver des films qui arrivent à la cheville du film matriciel, mais il est toujours possible de dénicher des exceptions à la règles comme The Shallows, Open Water ou encore Deep Blue Sea), même si ce dernier divise un peu. Pour le reste, il faudra souvent se contenter de nanars et plus souvent de navets. L’on retrouve la même logique avec les films de dinosaures, en pire probablement.
Pour dire que c’est un pari énormément risqué pour Sean Byrne, réalisateur discret qui revient avec son troisième film. Presque dix ans après l’excellent The Devil’s Candy, véritable chef-d’œuvre d’horreur psychologique qui incarnait le parfait équilibre entre tension atmosphérique et peur viscérale accompagné par une bande originale entièrement composée de morceaux de métal. Dangerous Animals a été présenté à Cannes en cette année 2025 et sort en salle le 27 juillet. Il a été présenté à la quinzaine des cinéastes, dans la catégorie Director’s Fortnight. Fait notable : le film a été acclamé pendant dix minutes après la projection.
Le métrage nous embarque sur les côtes australiennes, où Zéphyr, jeune surfeuse solitaire, fait la rencontre de Moses, un jeune agent immobilier charmant. Durant la nuit, Zéphyr part pour la plage, évitant de confronter son amant d’un soir. Elle est capturée par Tucker, un tueur vivant sur un bateau, cinéaste amateur et surtout, grand passionné de requins, qu’il nourrit avec des femmes. Emmenée sur son navire loin en mer, Zéphyr est ainsi condamnée à subir le même sort que toutes les autres avant elle. Seulement, la détermination à survivre de la jeune femme va la pousser à se dépasser et tout tenter pour parvenir à se libérer des griffes du tueur.
Dès le visionnage de la scène d’introduction, Sean Byrne affirme sa volonté de jouer avec nos codes pré-conçus sur les films de requins. Si les créatures sont la colonne vertébrale du films, ils ne sont jamais véritablement présentés comme les plus grands dangers, au contraire. Il existe au travers de la caméra du réalisateur une forme de contemplation, voire de beauté. Cette manière de filmer la flore marine louche du côté du documentaire animalier. La véritable menace est donc l’être humain en la personne de Tucker. Ce questionnement des apparences et des idées toutes faites sur les choses vont revenir très souvent, notamment quand nos deux protagonistes se découvrent la première fois et se font trahir par leurs stéréotypes. Un parallèle se dresse avec les requins, poissons à la réputation chargée et pourtant très peu agressifs envers l’humain. Une chose qui est admirable dans le développement, puisque ces derniers se font le cadran moral de l’histoire et qui finiront par punir l’antagoniste, sans jamais toucher un seul cheveux de Zéphyr.
Hassie Harrison (Zéphyr) et Jai Courtney (Tucker) forment une dualité plus que pertinente car extrêmement similaires dans leur façon de vivre. Solitaires, peu à l’aise avec la vie en société, ils préfèrent le calme de la mer et la liberté à la vie ordinaire et barbante. Allant même plus loin, une réplique du film nous invite à penser que les requins adoptent un mode de vie similaires à eux, ce qui expliquerait ainsi la fascination qu’éprouve Tucker pour ces derniers. Nos connaissances du monde maritime s’arrêtent ici, mais l’idée de placer un animal comme allégorie de leurs personnalités est une idée forte. Cela rappelle la démarche de Tobe Hooper dans Eaten Alive de Tobe Hooper, sortie en 1977 où le crocodile se faisait un médiateur entre les gens de la ville et de la campagne, punissant ceux qui franchissaient les barrières entre les deux mondes. De la même manière, le tueur aussi se servait d’un animal sauvage pour tuer ses victimes. Tucker lui, est tout aussi passionnant que son héroïne. Très loin des clichés habituels des psychopathes au cinéma, Tucker est une sorte de capitaine Quint qui aurait mal tourné et qui se serait aussi pris de passion pour le found footage.
En effet, durant le film, il est présenté comme un amateur de vidéo puisqu’il s’amuse à filmer les mises à mort à l’aide de son caméscope, tout en conservant les cassettes dans une armoire dédiée. Comme touche d’insanité, il déguste son repas tout en regardant ses œuvres. Ce personnage représente un voyeur éveillé, conscient de son statut d’être obsédé par la violence. Nous pouvons même y voir une forme d’érotisme, le personnage prenant presque un plaisir lubrique à filmer les meurtres et encore plus à les regarder. La perte de sa caméra durant le film consistera d’ailleurs une forme de frustration pour lui, qui regagnera terre simplement pour s’en acheter une nouvelle. Cette forme de perversion donne une singularité au tueur et qui n’est pas seulement physique. Le traitement du Mal prend alors une toute autre forme chez Byrne et elle est tout aussi intéressante que dans ces œuvres précédentes.
Pour ce qui est de l’affrontement entre les deux personnages, il sera – comme souvent chez Sean Byrne – d’ordre psychologique avant tout. Jamais gratuite, la violence chez Byrne se fait toujours sous-jacente, en fond de toile, pour se pencher d’avantage sur les relations entre les humains. Ainsi, si le film s’accorde volontiers des plans gores avec des membres arrachés, il privilégie souvent la subtilité et même, la beauté. En témoignent ce plan angoissant où l’on nous montre d’abord une touffe de cheveux flottant au-dessus de l’eau mais qui se révèle être le buste déchiquetée de Heater une fois que la caméra plonge. Ce plan dure quelques minutes et il réside en lui une forme de beauté fantasmagorique, déroutant. Le reste de l’intrigue se passera en semi huis clos, bien qu’il est difficile de placer le film dans cette catégorie complètement.
Plus que le fait d’être enfermé, c’est le recommencement qui ajoute beaucoup de profondeur et de tragique à la situation. En effet, durant la majorité du film, Zéphyr essaye de s’échapper, d’abord avec une tige de métal provenant d’un soutien-gorge, ensuite en se servant d’une poignée de seau en plastique pour poignarder son ravisseur. Le film nous fera croire en un sauvetage héroïque de la part de Moses, qui parvient jusqu’à elle mais qui finira lui aussi par se faire capturer. Le dernier espoir de Zéphyr, consciente de sa mort prochaine, sera de se ronger le pouce afin de se libérer de ses menottes. Tentative éprouvante pour le spectateur comme pour le personnage mais qui se soldera par un échec. Quatre fois le métrage joue avec nos nerfs en nous privant d’une échappée salutaire et par quatre fois l’on nous prive de ce sauvetage. Ces véritables montagnes russes témoignent de la grande maîtrise du réalisateur de son environnement cinématographique. L’épopée viscérale de Zéphyr est à la fois poignante et palpitante, ce qui en fait un personnage combatif et intéressant à suivre. Le réalisateur nous a souvent habitué aux personnages féminins puissant, mais il est clair qu’il s’agit probablement du plus abouti jusqu’à maintenant.
Si tous les éléments du survival sont réunis pour en faire une œuvre bien juteuse, Byrne signe son oeuvre avec une bande-son qui pourrait être sa touche stylistique. Avec seulement trois métrages à son actif, on en tire déjà une ligne conductrice où la musique est narrative, émotionnelle ou même carrément un personnage à part entière. Dans The Devil’s Candy, les morceaux étaient à la fois intradiégétique mais aussi utilisés comme représentation de l’esprit torturé de ces personnages, allant jusqu’à l’utiliser comme une métaphore du Diable. Dans Dangerous Animals, le son est primordial pour le rythme du film, puisque les bruitages ou effets sonores prennent parfois le relais, renversant ainsi la dictature des images. De surcroît, la musique (notamment Oody Boody de Creedence Clearwater Revival), sert de leitmotiv aux personnages et ce jusqu’à la fin du film avec le générique. Byrne est un vrai rebelle et ressemble beaucoup à ses personnages, à la fois marginaux mais aussi très libre.
Dangerous Animals n’est pas exclu de tout défaut non plus. Si le film apparaît comme ultra-maîtrisé et aux personnages intéressant, il reste tout de même limité en terme d’intensité et de rythme. Il s’agit toujours d’une limite dont beaucoup de huis-clos souffrent (The Hateful Eight notamment). Si Byrne y voit l’occasion de creuser la psychologie de ces personnages, on sent tout de même un petit manque, sans doute explicable par la structure répétitive de son scénario (qui a aussi ses atouts, comme souligné plus haut). Ainsi, bien que le film ne soit pas particulièrement long, il en ressort une lourdeur vers le milieu qui étire l’action involontairement. Le réalisateur est cantonné pour le moment aux formats courts, qui varient entre 1h10 pour son deuxième long-métrage et 1h33 pour celui-ci. Au moins, il ne soumet pas ses œuvres au formatage actuel avec des films bien trop longs aux alentours de deux heures (les spectateur de It:Chapter Two pourront en témoigner). De fait, son film se prive de superflus et se fait plaisir en injectant une légère touche d’humour, sans ruiner l’effet escompté.
Et c’est tout ! Le contrat est rempli pour le réalisateur et son équipe, de proposer un film complètement maîtrisé, soigné esthétiquement et bénéficiant d’un ensemble homogène. Il sacrifie volontairement des effusions de sang et des gros plans des meurtres pour une ambiance plus anxiogène, véritable anomalie dans le cinéma d’horreur actuel. Byrne signe probablement le meilleur film de sa filmographie mais pas forcément le plus marquant (à nos yeux – et vous l’aurez bien compris- The Devil’s Candy est un monument). Cela reste engageant pour la suite et l’on espère avec grand plaisir que Sean Byrne parvienne à se hisser encore plus haut dans l’estime du public.
1« Carte des attaques de requins dans le mondes : ces plages à éviter en 2025 », Breizh-info, 15 février 2025. https://www.breizh-info.com/2025/02/15/243810/carte-des-attaques-de-requins-dans-le-monde-ces-plages-a-eviter-en-2024/
2Association sauvegarde des requins, « Les ‘’attaques’’ de requins dans le monde en 2024 », Sauvegarde des requins, 17 février 2025. URL : https://sauvegardedesrequins.fr/2025/02/17/les-attaques-de-requin-dans-le-monde-en-2024/
3Liste des films de requins tueurs, Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_killer_shark_films?oldid=588886422

Commentaires
Enregistrer un commentaire